HiN - Internationale Zeitschrift für Humboldt-Studien (ISSN: 1617-5239)

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HiN XV, 29 (2014)

Ingo Schwarz
zum 65. Geburtstag

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Laura Péaud

Du Mexique à l‘Oural : l‘expertise humboldtienne au service du politique

 

 

Introduction. Humboldt, un „homme de lettres“ dans le sillage du politique

„Ma première ambition est celle d'un homme de lettres.“[1] Par cette formule extraite d'une lettre de 1827 à son ami François Arago, Humboldt fait part de son indéfectible et essentielle volonté d'être utile aux sciences et aux hommes. Ses travaux scientifiques constituent pour lui le moyen de participer aux progrès de l'humanité. À aucun moment, il n'évoque ses recherches comme le moyen d'assouvir une ambition carriériste personnelle. „Les hommes qui n'aiment la science que pour elle-même sont rares [...]“, écrit-il à Franz Xaver von Zach en 1806.[2] Humboldt, pétri d'idées cosmopolitiques, s'inscrit ainsi encore pleinement dans la tradition universaliste des Lumières, ce qui l'enjoint sinon à réaliser, du moins à rêver d'un certain retrait du monde dans le but de se consacrer exclusivement à la science. Comme il l'explique en 1801 à son ami Karl Willdenow, dans une célèbre citation: „Die Tropenwelt ist mein Element“[3], marquant par-là la force de son désir de science, qui le conduit à préférer au monde social le monde des études et de la nature. Le corollaire de cette position de dévotion aux sciences réside dans une minimisation des relations avec le monde politique. Humboldt refuse de confondre sa carrière scientifique avec un engagement politique; son devoir consiste uniquement dans les progrès des sciences.

Pourtant, Humboldt dépend financièrement des monarques européens pour la poursuite de bon nombre de ses travaux et notamment pour son voyage russe réalisé en 1829.[4] Il est en outre régulièrement sollicité par le politique en qualité d'expert scientifique. Parmi ces sollicitations, deux résonnent par leur intérêt particulier: le cas du Mexique en 1804, où Humboldt fournit un rapport sur le pays au Vice-Roi Iturrigaray, et celui de la Russie, où il enquête en 1829 pour le compte du tsar Nicolas Ier sur la présence de diamants en Oural. Les exemples mexicain et sibérien sont sans doute parmi les plus marquants de sa collaboration avec des représentants du pouvoir politique, mais néanmoins selon des modalités bien distinctes dans les deux cas. D'une part dans la plus grande liberté, de l'autre sous la pression de fortes contraintes aussi bien matérielles qu'intellectuelles, ces voyages donnent lieu à des productions scientifiques très marquées par le champ politique. Les points communs et les différences de ces cas éclairent avec intérêt les modalités d'interaction entre le pouvoir et les modalités de production des savoirs humboldtiens. Le but de cet article consiste donc à montrer en quoi les deux contextes différents dans lesquels Humboldt mène ses recherches au Mexique et en Russie conduisent à des formes et des contenus scientifiques antagonistes et à éclairer plus généralement la posture du naturaliste face au politique.

I – Mexique et Russie, deux contextes politiques distincts

Les deux voyages entrepris par Humboldt en 1799 en Amérique puis en 1829 en Asie procèdent de la même volonté de couvrir le monde, pour le comprendre et le saisir dans sa totalité, prenant ainsi part dans le programme scientifique du naturaliste. Pour autant, leurs contextes de réalisations diffèrent grandement et ce sont des conditions bien distinctes qui amènent Humboldt dans les deux cas à travailler pour le pouvoir politique : d'un côté, un voyage réalisé dans une grande liberté, de l'autre une expédition sous surveillance constante.

A) La liberté mexicaine

Le voyage américain trouve son origine dans une volonté inébranlable de réaliser à son propre compte et de manière parfaitement indépendante un voyage transcontinental. Le 19 novembre 1796 représente une date clé dans la trajectoire scientifique humboldtienne: le décès de sa mère le met en possession de fonds et le libère d'un lien moral puissant. Humboldt se délie également de ses obligations professionnelles en démissionnant de l'administration minière prussienne. Il affirme clairement, avant, pendant et après le voyage américain, que le projet qui l'agite dès 1796 est celui d'un homme seul et libre. Il veut agir en „Privatmann“ et assouvir son désir intime d'une vie dévouée à la science:

Im Besitz eines ansehnlichen Vermögens nach dem Tode meiner Mutter, habe ich meine Stelle in Preußischen Diensten aufgegeben, um als Privatmann und als Bürger eines Staates, von dessen Freiheit wir damals träumten halb wachend [mich] oft noch träumt, ein menschliches, freies, hülfreiches-nützliches Leben zu führen.[5]

L'affirmation répétée de sa volonté d'indépendance ne le prévient cependant pas d'avoir recours aux acteurs du champ politique pour exécuter ses projets, en raison notamment de la situation géopolitique. Dans le champ de luttes formé par les différents États européens en guerre, Humboldt navigue et revoit sans cesse sa position. L'affrontement des champs nationaux contraint sa propre vision universaliste et cosmopolitique du monde, subordonnant sa pratique scientifique à la réalité politique. Son origine prussienne l'enjoint à se placer sous la protection des autorités espagnoles quand la décision est prise de partir pour l'Amérique:

Il est connu que je ne suis venu à Madrid l'an 1799 qu'afin d'y solliciter la permission de la Cour pour faire à mes propre frais des recherches dans les vastes colonies soumises à l'Espagne.[6]

S'en suit l'envoi de très nombreuses lettres de remerciement à tous les acteurs qui ont rendu son expédition possible, à la cour Madrid ainsi qu'aux figures locales, en particulier José Iturrigaray, Vice-roi du Mexique. Ce dernier lui offre en effet la possibilité de poursuivre ses recherches lors de son long séjour dans le royaume de la Nouvelle-Espagne en 1803 et 1804, en lui ouvrant notamment les archives royales de la ville de Mexico et en lui accordant des laissez-passer pour sillonner toute la région. Iturrigaray écrit notamment

daß ich gern bereit bin, Ihnen alle diejenige Hülfe zu leisten, welche Ihnen nützlich sein kann, und Sie mit meinen Befehlen durch die mir untergebenen Provinzen zu geleiten. Ich übersende Ihnen daher die Pässe und die übrigen Dokumente, auf welche Sie bei mir angetragen haben.[7]

Humboldt et ses compagnons jouissent ainsi d'une liberté complète accordée par les autorités politiques; ils demeurent plusieurs semaines à Mexico et voyagent aussi dans le Yucatan et à Acapulco. Dans sa correspondance, Humboldt multiplie les remerciements pour tant de libéralité à leur endroit et loue sincèrement ces conditions idéales. À l'Institut de France, il vante par exemple „la protection distinguée de laquelle le roi d'Espagne nous a honoré dans ces climats“.[8] C'est dans ce contexte que la demande du Vice-Roi du Mexique rencontre les travaux scientifiques de Humboldt. Iturrigaray, ayant parcouru ses recherches, lui demande un rapport sur la situation générale, démographique, économique, sociale, de la vice-royauté. Si l'interaction avec le politique arrive finalement, c'est dans un contexte libéral et surtout en aval des projets humboldtiens, alors que ceux-ci sont déjà partiellement réalisés.

B) L'encadrement politique russe

Bien différent du voyage américain, le voyage asiatique de 1829 s'effectue pleinement en interaction avec le champ politique russe, à la demande de celui-ci et selon ses conditions. Sans l'intervention du tsar Nicolas Ier et de son ministre des finances Georg Cancrin, le projet du voyage asiatique serait en effet resté lettre morte,[9] alors même que Humboldt le considère comme un élément essentiel de son programme scientifique et qu'il l'envisage très tôt comme un pendant du voyage américain. À ce titre, en le rendant possible à Humboldt, le tsar et son ministre lui ouvrent une perspective scientifique qu'il ne peut décliner. Ils mettent en œuvre l'expédition et en sont les acteurs principaux grâce aux capitaux et moyens matériels mis à disposition. Mais en lui offrant la possibilité de ce périple, les autorités politiques russes s'octroient aussi un droit d'encadrement assez serré du voyage, qui touche à la gestion du temps du voyage et à sa matérialité même. L'itinéraire est proposé par les projets du voyageur, mais finalement convenu et encadré par les autorités russes. Humboldt et ses compagnons Rose et Ehrenberg doivent en effet endurer la présence perpétuelle de cosaques à leurs côtés. À la fois opportunité inestimable et contrainte perpétuelle, l'intervention du pouvoir russe oblige également le voyageur à „ewige Nothwendigkeit der Repräsentation“[10], à se plier aux règles de la cour, omniprésente tout au long de son expédition. L'extrait suivant d'une lettre à son frère Guillaume illustre la mainmise russe sur le déroulement de l'expédition:

J'ai écrit hier quelques lignes au Prince W. pour remercier le Roi de tout ce que ses recommandations pour la famille Impériale renfermaient d'honorable pour moi. [...] L’Empereur, depuis que je suis ici, m'a comblé de grâces et de distinctions, bien au delà même, qu'on pouvait croire. Il m'a fait écrire le lendemain de mon arrivée de venir sans cérémonie vers les 3h, il m'a gardé à dîner seul à 4 couverts, avec l'Impératrice et Madame de Wildermet. […] Après table; il m'a pris sous le bras pour me montrer seul tous les magnifiques appartements du Palais d'Hiver, il m'a fait entrer chez tous ses enfans [sic], montré les points ravissants de la vue sur la Neva, dont on jouit des différentes fenêtres. Le 2 au soir il y a avait une grande fête chez l'Ambassadeur de France, où j'ai trouvé un grand nombre d'anciennes connaissances. Partout l'accueil a été le plus distingué. M. Cancrin m'a fait remettre par ordre de l'Empereur 20,000 roubles au lieu de 10,000. Ce matin j'ai encore été à la cour.[11]

Sans cesse, une agitation mondaine entoure le naturaliste, ce qui le charme en partie, mais le désole car le voyage scientifique s'en trouve d'autant plus perturbé. Le déroulement du voyage est en effet contraint, en termes de calendrier, d'itinéraire et même d'objets d'étude, par le champ politique. Dès 1827, Cancrin l'avait en effet sollicité à propos de la „Platinamünze“[12] et soulève des questions liées à l'industrie minière; le tsar l'interroge également sur la présence de diamants en Russie. Humboldt effectue donc le voyage asiatique dans la posture de l'expert géographique, du "Gutachter", dont les réponses scientifiques trouvent un écho directement politique. Le but intrinsèquement politique et économique de ce voyage justifie son encadrement total et relègue, par voie de conséquence, les objectifs purement scientifiques de Humboldt. Pour le dire avec O. Ette: „Anders als in den spanischen Kolonien Amerikas war Humboldt in Rußland weit weniger Herr seiner Reise und – wie die vielen offiziellen Einladungen zeigen, denen er sich nicht entziehen konnte – seiner selbst.“[13] L'encadrement total du voyage, sur les plans matériel et épistémologique, constitue un élément central dans la compréhension du travail humboldtien dans ce contexte et un élément majeur de différence avec le cas mexicain.

II – L'expert Humboldt

Malgré les différences flagrantes de contexte, que ce soit dans le cadre de son expédition américaine ou asiatique, Humboldt se retrouve dans une situation similaire: il est sollicité par le pouvoir, le Vice-Roi Iturrigaray d'un côté et le tsar Nicolas Ier de l'autre, en tant qu'expert de l'espace visité. Pourtant, si les modalités initiales se ressemblent, le type de travaux produits par Humboldt diffèrent considérablement d'un continent à l'autre dans leurs contenus et leurs modes de restitution.

A) L'aboutissement des Statistiques mexicaines

À la fin de son séjour de plusieurs mois au Mexique (1803-1804), Humboldt dresse donc à la demande de José Iturigarray le tableau géographique et statistique du royaume. Après avoir analysé les archives de la capitale et parcouru une grande partie du Mexique, il établit un tableau complet du pays qu'il délivre au Vice-roi avant son départ. Il lui en expose les grands traits dans une lettre accompagnant son travail:

V.E. Tratando conmigo de los varios trabajos que he hecho en este Reyno, se ha dignado insinuarme el deseo que tiene que le comunicasse algunos materiales interesantes para el Gobierno de estos vastos Dominios ; Esta insinuación ha sido para mi una Orden con laqual he cumplido tanto mas gustosamente que mis viajes no llevan otro fin que el de contribuir con mis cortas luces al bien publico del qual por la felicidad de estas Regiones nadie esta mas occupado que V.E.

He reunido en el papel adjunto todo quanto he calculado sobre la superficie o área, la población, la agricultura, las minas, el comercio... de estos vastos dominios. Me lisongeo que este penoso trabajo que me atrevo dedicar a V.E. Como une debil prueva de mi eterna Gratitud, no disagradara a un Virey que desde los primeros dias de su feliz Gobierno ha dado tan bellas y repetidas pruevas de su amor por la humanidad. La superficie del Reyno de Nueva España cinco veces major que la de la Peninsula, por falta de buenas observaciones astronómicas nunca ha sido calculada antes. En el dibuxo y en mis tablas encontrara V.E. El tamaño y la fuerza política de todos las Yntendencias. No se pude juzgar del bien o mal poblado de un pays sin conocer la area sobre laqual su población esta repartida. Noticias que he saccado del Arzobispado me han facilitado los medios de corrigir los errores de la Numeracion del Conde de Revillagigedo y de reducirla al año 1803 epoca del Govierno de V.E. Mis calculos fundados sobre los datos de la Arithmetica política daran a V.E la consolante Noticia que la Poblacion de estos Dominios, tan rebaxada por varios escritores enemigos de la Nación y del Gobierno Español, llega ya a mas de cinco millones y medio. La mayor parte de los Materiales que he usado no existen en la Secretaria de este Vireynato y esta reflexion sola me dixa creer que mi trabajo tendra algun interes para V.E. En el caso que lo tenga se copieren ambos papeles en pocos días para ahorrar a V.E. el fastidio de mi lettra Prusiana.

Suplico a V.E. de disculpar la libertad que uso. Cerca de salir de estos Dominios he pensado dar esta ultima y pequeña prueva de la rendida Veneración y del tierno agradecimiento que me ha inspirado la alta Protection de V.E. y con el qual sere toda mi vida.[14]

Les „Tablas geograficas politicas“, d'abord livrées en espagnol puis bientôt traduites en français, répondent certes à une demande de la part du pouvoir quant à la situation démographique, économique, sociale du Mexique, mais sont construites selon les mêmes principes méthologiques qui caractérisent tous les travaux du naturaliste. Par le détail qu'il apporte à sa lettre et à son rapport, on retrouve plusieurs caractérisques humboldtiennes: la volonté d'exhaustivité ainsi que l'exigence de vérité et d'exactitude qui caractérisent toutes ses entreprises. Par ce travail statistique, Humboldt réalise une véritable monographie du Mexique, liant entre eux les domaines de l'histoire naturelle, de la démographie et de la répartition de la population dans la vice-royauté, ainsi que ses caractéristiques économiques et politiques. Il travaille en alternant les échelles de la vice-royauté (tableaux généraux), des intendances (tableaux régionaux) et quelques études de cas, notamment sur la ville de Mexico (échelle locale). En plus d'utiliser plusieurs échelles qui enrichissent sa vision du royaume, Humboldt combine deux méthodes: il utilise abondamment les documents à disposition dans les archives nationales[15], mais les accompagne de ses observations réalisées sur le terrain lors de ses longues excursions. Le contenu et la méthode de ses Statistiques mexicaines, revêtent tous les aspects propres à la science humboldtienne (exactitude des résultats, souci de comparaison géographique) et leur forme, qui privilégie largement les tableaux chiffrés, offre une réelle innovation. Les éléments livrés au Vice-roi débordent donc la forme du compte-rendu, ils possèdent toutes les caractéristiques d'un véritable ouvrage scientifique.La réaction de Iturrigaray renforce cette idée. Il salue les efforts de Humboldt et le reconnait comme un spécialiste capable, grâce à la qualité de son diagnostic mexicain, de contriubuer au développement de cette région: „Muy Sor. mio. He recidibo con la atenta Carta de V.S. De 3 de este mes el papel que acompaña relativo a sus observaciones sobre la area, poblacion, agricultura e industria de este Pais; y siendo este un documento que al paso que acredita los profundos conocimientos de V.S. me proporciona adquirir algunos my utiles para el gobierno de estos dominios, doy a V.S. las debidas gracias deseandole um feliz viage, y asegurandole qe desde todas partes oiré con gusto su nombre y celebraré ocasiones de complacerle. Dios &.“[16] Leur construction rigoureuse et méthodique, ainsi que la reconnaissance politique imminente qu'ils déclenchent, font de ce compte-rendu politique presque un ouvrage scientifique à part entière.

L'importance de la dimension sociale est particulièrement remarquable dans ce travail. Ce volet découle directement des observations de Humboldt sur le terrain, lorsqu'il constate la pauvreté de certains villages et groupes de la société. Comme l'écrit François Chevalier, „Humboldt ne se veut pas seulement homme de science ou érudit. Frappé par la détresse de certaines populations lors de son voyage dans la Nouvelle-Espagne (c'est-à-dire le Mexique) d'avant l'Indépendance, il désire être plus immédiatement utile au pays qui l'accueille et s'ouvre généreusement à lui, cherchant des remèdes à ses maux. Connaître le passé pour mieux comprendre le présent et si possible aider à préparer l'avenir semble être le but poursuivi passionnément au cours de son voyage – une ambition proche des fins sociales implicites de nos modernes sciences de l'homme.“[17] La restitution de la réalité mexicaine, très inégalitaire et dont la population est partagée en castes, n'aurait jamais été possible sans une libéralité d'esprit des autorités. Ce facteur permet donc à Humboldt de produire un rapport complet, dont la forme et le contenu se rapprochent nettement d'un ouvrage scientifique.

B) La discrétion des découvertes russes

Il en va bien autrement dans le cas du voyage russe. Si la demande initiale est semblable, il s'agit de proposer un état de la question minière en Sibérie, et plus précisément de déterminer la présence de diamants dans l'Oural, la nature de la commande diffère quelque peu, puisqu'il s'agit là pour Humboldt de se pencher spécifiquement sur une question économique. Le champ d'investigation est donc d'emblée réduit: au Mexique, c'est l'ensemble du royaume, dans toutes ses dimensions physiques, sociales, économiques et politiques, qui était son objet de recherche; en Russie seule une perspective économique, centrée sur une région spécifique, doit faire l'objet de ses investigations scientifiques. C'est un élément essentiel qui restreint d'emblée l'enquête humboldtienne à une seule dimension, alors que les statistiques mexicaines brillent justement par leur propension à articuler les différents aspects de la société. La plus grande différence ne réside cependant pas tant dans la demande, qui se distingue finalement moins dans sa nature que dans l'étendue du champ de recherche concerné, que dans la forme que prend la livraison humboldtienne. C'est en examinant l'aboutissement de ses recherches russes que l'on constate l'extrême différence entre les deux voyages américain et russe. À la fin du périple sibérien de plusieurs mois, vient le temps pour l'expert de rendre des comptes. Or, aucune trace d'un compte-rendu écrit n'apparaît, contrairement aux statistiques mexicaines. On sait seulement qu'Humboldt délivre un rapport oral de ses recherches au tsar Nicolas Ier lors de son retour à Moscou à l'automne 1829. Quelques éléments de ses résultats transparaissent dans une lettre à Cancrin du 24 octobre 1829, dans laquelle il annonce la découverte de diamants dans la région de l'Oural:

Graf Polier's wichtige Entdekkung der Diamanten läßt mir keinen moralischen Zweifel. Warum würden die russischen Aufseher bloß den D[iamanten] gezeigt u[nd] sich nicht selbst das Verdienst des Erkennens zugeschrieben haben? Der junge Schmidt (der Sachse) ist jedes Betruges unfähig, war nie am Katschkanar gewesen, spricht keine Silbe russisch, verließ uns erst seit 3 Tagen und konnte daher mit dem russischen Aufseher nichts besprechen. Drei Diamanten sind hinter einander gefunden; einen habe ich selbst in Verwahrung. Ich freue mich, daß eine solche Entdekkung unter Ihrem Ministerium u[nd] zur Zeit meiner Reise gemacht worden ist u[nd] hoffe, daß man bald mehr finden wird.[18]

Humboldt ne rentre pas dans les détails de cette découverte, mais s'empresse d'affirmer que d'autres diamants seront certainement et prochainement mis à jour. La correspondance du voyage ne laisse pas apercevoir d'autres éléments plus concrets, contrairement aux échanges entre Humboldt et Iturrigaray qui abondent en détails. Si les statistiques mexicaines sont communiquées ouvertement, dans l'esprit d'un partage scientifique, esprit cher à Humboldt, les travaux asiatiques ressortissent eux de la plus grande confidentialité. Aucune publication ne suit cette enquête, et même sur le moment la diffusion se limite au strict minimum. Même les échanges épistolaires entre Humboldt et son frère, à qui il a l'habitude de faire un récit détaillé de ses voyages, se distinguent sur ce sujet par un silence éloquent. Le but de son travail semble donc moins dans ce cas de rendre un rapport scientifiquement exhaustif et cohérent, que de rassurer le tsar. Cela se traduit en termes épistémologiques par une faiblesse du contenu rarement observée chez Humboldt.

Une autre fois seulement, Humboldt évoque ses investigations, lors de la séance de l'Académie impériale des Sciences de Saint-Pétersbourg du 16 novembre 1829. Invité à présenter les résultats de son voyage, il prononce un long discours, dans lequel la question minière est rapidement abordée et aussitôt éludée:

Par l'heureux enchaînement des choses dans le cours d'une vie inquiète et quelquefois laborieuse, j'ai pu comparer les terrains aurifères de l'Oural et de la Nouvelle Grénade (sic), les formations soulevées de porphyre et de trachyte du Mexique avec celles de l'Altaï, les savanes (Llanos) de l'Orénoque avec ces steppes de Sibérie méridionale (...)[19]

Humboldt ne mentionne que les „terrains aurifères“ et fait donc fi des diamants qu'il a pourtant annoncé avoir trouvés. Cette ellipse rhétorique, devant ses confrères russes, devant donc un public en attente de ses résultats, interroge les modalités d'exécution du terrain russe et de production des savoirs qui en ressortent. Comparé aux statistiques mexicaines, le rendu du voyage asiatique étonne par sa brièveté, son caractère elliptique, et surtout confidentiel; autant de caractéristiques bien éloignées des habitudes de la science humboldtienne.

III – De la satisfaction à la frustration: perception et enjeux des travaux mexicain et sibérien

Ces deux productions scientifiques ne sont pas seulement distinctes par leurs contenus et formes, mais également par la perception que Humboldt porte sur chacune d'elles et par la suite qu'il leur donne. Leur postérité prend en effet des directions opposées, qui s'expliquent largement par le contexte politique originel dans lesquelles elles prennent place.

A) La satisfaction mexicaine

Loin d'être la dernière, la reconnaissance du Vice-roi ouvre toute une série de marques d'attention reçues par Humboldt pour la qualité de ses travaux. Celles-ci débordent largement le cadre mexicain, ce qui s'explique par le désir toujours renouvelé de diffuser et partager ses productions scientifiques. Avant son retour en Europe, alors qu'il se trouve aux États-Unis en 1804, le président Thomas Jefferson lui-même fait appel à ses services, comme l'indique cet extrait de lettre:

„Thos: Jefferson asks leave to observe to Baron de Humboldt that the question of limits of Louisiana between Spain & the US is this. They claim to hold to the river Mexicana or Sabine & from the head of that Northwardly along the heads of the waters of the Mississipi to the head of the Red river & so on. We claim to the North river from it's mouth to the source either of it's Eastern or Western branch, thence to the head of Red river & so on. Can the Baron inform me what population may be between those lines, of white, red or black people? And whether any & what mines are within them? The information will be thankfully received. He tenders him his respectful salutations.“[20]

Cette demande engage Humboldt sur l'espace plus limité de la frontière entre Nouvelle-Espagne et États-Unis, sans restreindre les champs d'investigation, puisque la demande de Jefferson porte précisément sur les populations frontalières entre Nouvelle-Espagne et Louisiane. Humboldt transmet ses travaux, traduits en français cette fois, qui trouvent de nouveau un écho très positif.

De retour en Europe, l'intérêt que porte Humboldt à la question mexicaine l'enjoint à reprendre son rapport au Vice-roi et à le développer dans son Essai sur le Royaume de la Nouvelle-Espagne qui paraît en 1811. Dans la dédicace qu'il écrit au roi d'Espagne, il rappelle les conditions idéales dans lesquelles il a pu mener ses recherches:[21]

Heureux si je pouvais me flatter que mon faible travail, sous une forme nouvelle, et rédigé avec plus de soin, ne sera pas trouvé indigne d'être présenté à Votre Majesté. Il respire les sentiments de reconnaissance que je dois au Gouvernement qui m'a protégé, et à cette nation noble et loyale qui m'a reçu non comme un voyageur, mais en concitoyen. Comment pourrait-on déplaire à un bon Roi, lorsqu'on Lui parle de l'intérêt national, du perfectionnement des institutions sociales et des principes éternels sur lesquels repose la prospérité des peuples?[22]

La dernière phrase est d'importance: elle expose comment, dans le cas d'objectifs communs, qui sont le perfectionnement de l'humanité, le champ politique et le champ scientifique peuvent s'entendre. La posture humboldtienne initiale de retrait des contingences politiques trouve ici une marge possible de négociation et explique son implication pour le Mexique.

L'Essai sur le Royaume de la Nouvelle-Espagne rencontre par la suite un succès immense: l'ouvrage est traduit en plusieurs langues, notamment en anglais et en espagnol, et véhicule dans le monde entier les idées de Humboldt. Les acteurs économiques britanniques s'en saisissent notamment dans les années 1810 et 1820, en particulier après l'indépendance en 1821, et se représentent alors grâce à l'ouvrage le Mexique comme un Eldorado, offrant de larges possibilités d'extraction et de production minière. Humboldt en fait le récit à son frère: „Au Mexique le gouvernement fédératif républicain va à merveille. Mon ami intime M. Aleman est à la tête du Ministère. Le Pouvoir exécutif m'a fait écrire au nom de la nation une belle lettre de remerciment [sic] pour les services que j'ai rendus en faisant connaître au monde les sources de leur grande prospérité intérieure. Il n'y a pas de doute que sans mon courage il n'aurait pas trouvé en Angleterre pour les mines seules trois millions de livres St. Aussi pour compléter ces actions, les Compagnies ont fait imprimer Selections on Mexico von Humboldt's Werken et ont annoncé qu'ils me nommeraient directeur, ce que pour de bonnes raisons je n'ai pas accepté.“[23] L'implication de Humboldt dans l'avenir du Mexique trouve ses limites dans les propositions anglaises, qui témoignent cependant de l'aura de ses travaux à l'échelle mondiale.

Outre la large diffusion et utilisation de ses écrits, la satisfaction humboldtienne se situe surtout dans les liens qu'il entretient avec la jeune république. À partir de l'indépendance acquise en 1821, les autorités politiques du Mexique reprennent à leur compte les travaux humboldtiens réalisés en 1804, puis amendés en 1811, qu'ils considèrent comme une cause majeure des changements à l'œuvre dans leur pays. Humboldt est ainsi érigé en figure héroïque de la république mexicaine. Une lettre de Lucas Alaman, Ministre de l'Intérieur et des Affaires Étrangères à partir de 1823, exprime le sentiment qui anime alors la classe politique du pays:

C'est par vos lumineux ouvrages que l'on peut se former une idée de ce que le Mexique deviendrait sous une bonne constitution, puisqu'il possède lui-même tous les éléments de prospérité. La nation entière est pénétrée de gratitude pour vos travaux qui ont fait connaître au monde tout ce qu'elle est capable de devenir. Le gouvernement suprême concourt cordialement à l'existence de ce sentiment général. Il me charge, comme son ministre des affaires étrangères, de vous exprimer la satisfaction avec laquelle il a appris que vous aviez l'intention de retourner encore une fois dans ce pays. Nous espérons que vous mettrez ce projet à exécution, et que nous pourrons nous féliciter de compter parmi les habitants de cette république un homme aussi illustre et aussi justement estimé civilisé.[24]

La réponse qu'Humboldt adresse à Alaman éclaire également la nature des rapports qu'il noue avec le monde politique de ce pays et le regard qu'il porte à ses écrits mexicains. Ceux-ci prennent place dans l'ambition qu'il a fixée pour tous ses travaux scientifiques: celle de contribuer au progrès de l'humanité. Il écrit ainsi:

Si mes ouvrages ont pu faire quelque bien, on doit l'attribuer à mon amour de la vérité, à la pureté de mes sentiments, et à l'admiration que m'a inspirée un pays appelé à d'aussi grandes destinées. Je ne suis pas sans espoir, si mon souverain le permet, de revoir encore les majestueuses Cordillères d'Anahuac, d'étudier encore une fois leurs productions naturelles, et de jouir du plaisir d'être témoin du bonheur progressif qui doit naître dans votre république du sein des institutions libres et des arts de la paix.[25]

Ce pays neuf lui permet ainsi de rêver à l'établissement d'une démocratie compatible avec sa vision sociale et scientifique du monde. L'expérience mexicaine est si concluante pour Humboldt, qu'il envisage même un moment y fonder un centre scientifique, destiné à réunir des savants du monde entier, projet qu'il ne réalise finalement pas mais qu'il expose notamment dans ses lettres à Jean-Baptiste Boussingault. La liberté qu'il y a trouvée l'encourage ainsi même à dépasser sa défiance du politique. Le développement du pays dans les années suivantes ne satisfait finalement pas ses espoirs, mais les travaux mexicains se poursuivent initialement dans une interaction féconde entre Humboldt et la jeune république, au contraire de l'expérience russe.

B) La frustration asiatique

Pour comprendre la production humboldtienne au retour de son voyage, il faut revenir sur le contexte du voyage et en particulier sur les consignes données par le tsar et son ministre. C'est là une des différences majeures avec les statistiques du Mexique: en Russie, Humboldt est restreint dans ses recherches mêmes. Tout d'abord, celles-si sont fortement orientées vers les questions minières. En outre, Nicolas Ier et Cancrin lui demandent explicitement de ne pas s'intéresser au volet humain et social de l'Empire russe. Les questions du servage et des conditions de vie des classes inférieures sont spécialement prohibées. Humboldt y consent avant de partir et le rappelle sans détour dans une lettre à Cancrin:

Es versteht sich von selbst daß wir uns beide nur auf die todte Natur beschränken und alles vermeiden was sich auf Menschen Einrichtungen[,] Verhältnisse der untern Volks-Classen bezieht: was Fremde, der Sprache unkundige, darüber in die Welt bringen, ist immer gewagt, unrichtig und bei einer so complicirten Maschine, als die Verhältnisse und einmal erworbenen Rechte der höhern Stände und die Pflichten der untern darbieten, aufreizend ohne auf irgend eine Weise zu nüzen.[26]

Cette exigence le soumet à une très forte obligation de réserve, qu'il intègre parfaitement comme une condition sine qua non s'il veut réaliser jusqu'au bout son voyage.

Pour autant, même si le voyage résulte d'un choix conscient et assumé, Ottmar Ette analyse les conditions du voyage russe comme une sérieuse entrave à la science humboldtienne.[27] Les conséquences du voyage russe transparaissent lors de la parution de Asie Centrale en 1843. La confrontation de deux extraits suivants souligne le prix que paye Humboldt, en choisissant de restreindre ses objectifs en Russie, dans l'espoir de pouvoir mener son projet géographique global. Humboldt dédicace son ouvrage au tsar Nicolas Ier, dans les termes suivants:

J'ai essayé de tracer le tableau physique du Continent dont uns vaste partie est placée sous le Sceptre de Votre Majesté Impériale. Si mes faibles efforts pouvaient rectifier des aperçus erronés ou avancer les études sévères de la Physique du Globe, la Science le devrait à Votre munificence, Sire, dont j'ai ressenti les effets dans l'Altaï et sur les bords de la Mer Caspienne. C'est pour moi un devoir sacré et doux à remplir que de déposer ici le tribut de ma vive et respectueuse reconnaissance. L'expédition, dont Votre Majesté Impériale a daigné me confier la direction, a offert un caractère particulier, celui qui distingue au plus haut degré notre époque, le livre développement des facultés intellectuelles. Votre Majesté Impériale n'a voulu rien prescrire sur les régions que j'aurais à visiter. Elle a déclaré „que le but principal de cette Expédition était l'agrandissement du domaine des Sciences, surtout de la Géologie et d'une branche aujourd'hui si féconde, le Magnétisme terrestre. Elle a voulu que tout ce qui serai d'intérêt matériel et local n'occupât, dans mes recherches, qu'une place secondaire.“ Révéler de si nobles paroles est un hommage digne d'un puissant Monarque.[28]

Là s'expriment toutes les obligations que Humboldt doit rendre au tsar: obligation de reconnaissance, de représentation, de diplomatie aussi car il représente alors la Prusse dans son ensemble, alors même qu'il considère l'expédition comme une frustration.

La dernière phrase de l'extrait précédent en particulier contraste avec la lettre écrite à Cancrin en 1829, qui lui demande sans détour de restreindre ses travaux, mais plus encore avec une lettre écrite à son ami Schumacher, dans laquelle il commente sur un ton bien différent l'écriture de cette même dédicace:

Es hat mir [!] viel gekostet, die 3 Bände meiner „Asie Centrale“ dem Russ[ischen] Kaiser zu dediciren. Es musste geschehen, da die Expedition auf seine Kosten geschehen war. Mein Verhältnis zu dem Monarchen ist mannichfaltig seit 1829 zerrüttet worden wegen meiner politischen Sendungen nach Paris. Die Dedication, mit Arago selbst verabredet und durchgesprochen, ist meiner würdig und geschickt. Der Kaiser hat mir sein Portrait geschickt: es würde mich gereizt haben, wäre gar keine oder eine kältliche Antwort (avec économie de chaleur, à température philosophique) erfolgt.[29]

Les relations avec Nicolas Ier achoppent aussi sur la demande de Humboldt, restée non satisfaite, de faire libérer de jeunes prisonniers originaires de Wilna qu'il adresse au tsar en novembre 1829. L'expédition asiatique reste synonyme d'échec. Bien que Humboldt tire de son expédition russe plusieurs ouvrages, les Fragmens asiatiques (1831) et son Asie centrale (1843), et qu'elle fournisse les matériaux de plusieurs chapitres de son Kosmos, le sentiment qui domine est l'amertume et la frustration de ne pas avoir pu exécuter son projet scientifique dans sa totalité. Ainsi que le commente Ottmar Ette, „Humboldt a dû se taire“, ce qui a entraîné l'„effacement général de la dimension cosmopolitique, interculturelle et surtout démocratisante de compréhension de la science“,[30] dimension qui lui tient pourtant particulièrement à cœur. Le sentiment d'échec ou de frustration lié à cette expédition ressort d'autant plus lorsqu'on lit l'enthousiasme de Humboldt en 1812, alors qu'il envisage déjà sérieusement de repartir pour un périple continental:

J'accepterai avec empressement les propositions que le Gouvernement voudra bien me faire par voye officielle, si l'on daigne me donner des éclaircissements géographiques sur les régions que l'on désire me faire examiner. Il m'en coûtera beaucoup d'abandonner l'espoir de voir les bords du Ganges, le climat des bananes et des palmiers. J'ai aujourd'hui 42 ans; j'aime à entreprendre une expédition qui dure 7 à 8 ans, mais pour sacrifier les régions équinoxiales de l'Asie, il faut que le plan qu'on me trace soit vaste et large.[31]

Le sacrifice consenti par Humboldt semble, au regard des suites du périple russe, ne pas avoir rempli son but. Surtout, en comparaison des statistiques mexicaines, l'exempla asiatique nuance la posture de retrait de Humboldt face au politique et questionne sa volonté d'indépendance.

Conclusion. D'un continent, l'autre: l'action différenciée du politique sur l'œuvre humboldtienne

Les exemples mexicain et russe démontrent que deux productions géographiques de prime abord comparables se distinguent en réalité nettement par leur forme, leur contenu et surtout la perception que leur auteur peut en avoir. Cela interroge d'autant plus l'influence du politique sur les modalités de production des savoirs géographiques, alors que Humboldt a mis un point d'honneur toute sa carrière à minimiser l'impact du contexte politique sur ses propres travaux, et ce en dépit des missions qui lui incombent. Mise en regard des statistiques mexicaines, son œuvre asiatique, bien que le résultat de conditions exceptionnelles dans la carrière humboldtienne, illustre l'impuissance de l'ambition scientifique face à certaines exigences politiques. L'utopie humboldtienne de maintenir séparés ces deux champs à tout prix ne tient pas. La fonction de chambellan assurée par Humboldt pendant des années à la cour de Prusse, ainsi que l'expérience des dépêches diplomatiques rédigées entre les années 1835 et 1847 sur la situation de la France pour le compte des rois Frédéric-Guillaume III et IV, donnent aussi à repenser les relations de Humboldt avec le pouvoir. Toute sa carrière est émaillée de liens plus ou moins ambigus avec le politique, alors qu'il défend une indépendance absolue. Cependant, l'exemple américain plaide tout de même en faveur d'une voie moyenne, celle d'un équilibre à trouver entre les deux, dans laquelle une négociation entre politique et scientifique pourrait être menée et conduirait à la satisfaction d'une même finalité: le progrès de l'humanité. Dans ce sens, une compromission, ou plutôt un aménagement raisonné des relations avec le pouvoir semble possible pour Humboldt.

Pour autant, l'expérience russe n'est pas seulement porteuse de frustration et d'amoindrissement des recherches géographiques humboldtiennes. Au contraire, elles stimulent sa curiosité et l'amènent à lier ses deux terrains, le russe et l'américain à l'occasion de travaux suivants. Loin de s'arrêter face aux obstacles russes, Humboldt les contourne, en élargissant son point de vue au nouveau continent. Dans les années 1830 et 1840, il se passionne en effet pour la question monétaire de manière comparée: il enquête sur la production d'or et de métal en Russie et en Amérique, à partir des études initiales de 1829 et en mobilisant notamment son vaste réseau épistolaire outre-atlantique.[32] Ainsi dans son Asie centrale, peut-il écrire:

Après avoir présenté ici, comme type géologique, si je puis m'exprimer ainsi, la description des terrains d'or et de platine que la chaîne de l'Oural nous montre sur une échelle très considérable, il est important d'agrandir encore le cercle de nos idées, et d'examiner quelle analogie frappante présentent ces mêmes terrains dans le Nouveau-Continent. Je ne m'arrêterai qu'aux points où la nature des formations a été déterminée avec quelque précision.[33]

Cette revanche sur les ordres de Nicolas Ier est certes partielle, car Humboldt se détourne bel et bien de la question sociale en Russie, alors qu'il lui avait été possible de l'étudier en profondeur en Amérique,[34] mais la poursuite de ses travaux révèle un élément essentiel de la science humboldtienne: sa capacité à voir plus loin et à élargir les perspectives, des objets et des échelles de travail, et donc à faire passer, finalement, la science avant toute chose.

Bibliographie

Ette 2007

Ette, Ottmar: Amerika in Asien. Alexander von Humboldts Asie Centrale und die russisch-siberische Forschungsreise im transarealen Kontext. In: Humboldt im Netz 14 (2007), S. 17-40.

Ette 2010

Ette, Ottmar: L’Amérique en Asie. L'expédition russo-sibérienne d'Alexandre von Humboldt dans un contexte transaréal. In: Naissances de la géographie moderne (1760-1860). Lieux, pratiques et formations des savoirs de l’espace. Hrsg. von Jean-Marc Besse/Hélène Blais/ Isabelle Surun. Lyon 2010, S. 19-55.

Humboldt 1831

Alexander von Humboldt: Asie centrale. Fragmens de géologie et de climatologie asiatiques. 2 Bde. Paris 1831.

Humboldt 1843

Alexander von Humboldt: Asie centrale. Recherches sur les chaînes de montagnes et la climatologie comparée. 2 Bde. Paris 1843.

Humboldt 1865-1869

Œuvres d’Alexandre de Humboldt. Correspondance inédite scientifique et littéraire. Hrsg. von Jean-Bernard-Marie Alexandre Dezos de la Roquette. 2 Bde. Paris 1865-1869.

Humboldt 1905

Alexander von Humboldt. Lettres américaines d’Alexandre de Humboldt (1799-1826). Hrsg. von E T. Hamy. Paris 1905.

Humboldt 1907

Alexander von Humboldt. Correspondance d’Alexandre de Humboldt avec François Arago. Hrsg. von E. T. Hamy. Paris 1907.

Humboldt 1979

Alexander von Humboldt – Heinrich Christian Schumacher. Briefwechsel. Hrsg. von Kurt-R. Biermann. Berlin 1979 (Beiträge zur Alexander-von-Humboldt-Forschung, Bd. 6).

Humboldt 1993

Alexander von Humboldt. Briefe aus Amerika (1799-1804). Hrsg. von Ulrike Moheit. Berlin 1993 (Beiträge zur Alexander-von-Humboldt-Forschung, Bd. 16).

Humboldt 1997

Alexander von Humboldt. Essai politique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne du Mexique. 2 Bde. Hrsg von François Chevalier. Paris 1997.

Humboldt 2004

Alexander von Humboldt. Alexander von Humboldt und die Vereinigten Staaten. Briefwechsel. Hrsg. von Ingo Schwarz. Berlin 2004 (Beiträge zur Alexander-von-Humboldt-Forschung, Bd. 19).

Humboldt 2009

Alexander von Humboldt. Briefe aus Russland 1829. Hrsg. von Eberhard Knobloch und Ingo Schwarz. Berlin 2009 (Beiträge zur Alexander-von-Humboldt-Forschung, Bd. 30).

Péaud 2012

Péaud, Laura: Le voyage asiatique de Humboldt. Les interactions savoir-pouvoir au prisme de la fabrique géographique moderne. In: Trajectoires 6 (2012).

  

Comment citer

Péaud, Laura (2014): Du Mexique à l‘Oural : l‘expertise humboldtienne au service du politique. In: HiN - Humboldt im Netz. Internationale Zeitschrift für Humboldt-Studien (Potsdam - Berlin) XV, 29, S. 140-150. Online verfügbar unter: <http://www.uni-potsdam.de/romanistik/hin/hin29/peaud.htm>

Permanent URL unter <http://opus.kobv.de/ubp/abfrage_collections.php?coll_id=594&la=de>


 

[1]  Article pour Herr Ingo Schwarz. Lettre de Humboldt à François Arago, Potsdam, 20 août 1827, Humboldt 1907, p. 31.

[2]  Lettre de Humboldt à Zach, Berlin, 17 septembre 1806, Humboldt 1905, p. 216.

[3]  Lettre de Humboldt à Karl Ludwig Willdenow, Havanna, 21 janvier 1801, Humboldt 1993, p. 126.

[4] Péaud 2012.

[5]  Lettre de Humboldt à Ludwig Bollmann, Cumaná, 15 octobre 1799, Humboldt 1993, p. 61.

[6]  Lettre de Humboldt au redacteur en chef du Journal de Bordeaux, 12 août 1804, Humboldt 1905, p. 172.

[7]  Lettre de José de Iturrigaray à Humboldt, México, 15 avril 1803, Humboldt 1993, p. 225.

[8]  Lettre de Humboldt à l’Institut National de France, México, 21 juin 1803, Ibid., p. 239.

[9] Ette 2007.

[10]  Lettre de Alexander à Wilhelm von Humboldt, St. Petersburg, 7/19 mai 1829, Humboldt 2009, p. 116.

[11]  Lettre de Alexander à Wilhelm von Humboldt, St. Petersburg, 21 avril/3 mai 1829, Ibid., p. 111.

[12]  Lettre de Georg von Cancrin à Humboldt, St. Petersburg, 5/17 décembre 1827, Ibid., p. 79.

[13] Ette 2007, p. 21.

[14]  Lettre de Humboldt à José de Iturrigaray, México, 3 janvier 1804, Humboldt 1993, p. 264-265.

[15] Humboldt a notamment recours au recensement général de 1793, réalisé par deuxième comte de Revillagigedo (1789-1794) et qui renferme des données sur la population, l'économie, les divisions administratives du royaume.

[16]  Lettre de Humboldt à José de Iturrigaray, México, 3 janvier 1804, Humboldt 1993, p. 264-265.

[17] Humboldt 1997, vol. I, p. 9-10.

[18]  Lettre de Humboldt à Comte Georg von Cancrin, Moscou, 24 octobre/5 novembre 1829, Humboldt 2009, p. 204.

[19]Humboldt 2009: S.  266

[20]  Lettre de Thomas Jefferson à Humboldt, [Washington], 9 juin 1804, Humboldt 2004, p. 92.

[21] Humboldt 1997, p. 40.

[22]Humboldt 1997

[23]  Lettre de Humboldt à Wilhelm von Humboldt, Paris, 4 juin 1823, Humboldt 1905, p. 297.

[24]  Lettre de Lucas Alaman à Humboldt, o.O. 21 juillet 1824, Humboldt 1865-1869, vol. I, p. 225-226.

[25]  Lettre de Humboldt à Lucas Alaman, [Paris], 6 novembre 1824, Ibid., p. 226.

[26]  Lettre de Humboldt à Georg von Cancrin, Iekaterinbourg, 5/17 juillet 1829, Humboldt 2009, p. 148.

[27] Ette 2010.

[28] Humboldt 1843, vol. I, p. VII-IX.

[29]  Lettre de Humboldt à Schumacher, 22 mai 1843, Humboldt 1979, p. 112.

[30] Ette 2010, p. 26.

[31]  Lettre de Humboldt à Baron Alexander von Rennekampf, Paris, 7 janvier 1812, Humboldt 2009, p. 58.

[32] Humboldt 2004.

[33] Humboldt 1843, vol. I, p. 519.

[34] Humboldt 1811, Humboldt 1826.

 

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Letzte Aktualisierung: 19 Dezember 2014 | Kraft
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